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Jacopo LIGOZZI Vérone, 1547 - Florence, 1627
Dante et Virgile au tribunal de Minos, le deuxième cercle de l'Enfer réservé aux péchés de luxure ; cinquième chant de l'Enfer de Dante
Estimation :
100 000 - 150 000 €

Description complète

Dante et Virgile au tribunal de Minos, le deuxième cercle de l'Enfer réservé aux péchés de luxure ; cinquième chant de l'Enfer de Dante
Plume et encre brune, lavis brun et rehauts d'or

Annoté des identifications des personnages 'Chleopatra / Francesca / Paolo da rimini / MINOS' sur la feuille

(Petites déchirures restaurées)


Dans un cadre a cassetta en bois et décor en pastiglia doré à motif de feuilles de lauriers et agrafes dans les angles, travail italien de la première partie du XVIIe siècle


Dante and Virgil at the Minos Tribunal, pen and brown ink, brown wash and gold highlights, by J. Ligozzi

8.07 x 11.02 in.

20.5 cm x 28 cm
Provenance :


Collection Narcisse Revil (1779-1844) ;

Sa vente, Paris, Me Bonnefons, 28 février 1845, n° 34 (« Le Dante et Virgile, près du tribunal de Minos, qui décide du sort des âmes condamnées pour les péchés charnels, et que l’on voit précipitées dans l’abîme par un tourbillon ; de ce nombre Françoise, duchesse de Rimini et son amant »), une ancienne étiquette au verso ;

Collection Adolphe Mouriau (1805-1865 ?), son cachet (L.1853) en bas à gauche ;

Sa vente, Paris, Me Delbergue-Cormont, 11-12 mars 1858, n° 169 (« Superbe dessin dont le sujet est tiré du Dante. On y voit Paul et Françoise de Rimini précipités dans les abîmes (...) dessiné avec tout l’art possible à la plume, lavé au bistre et relevé d’or », 180 fr.)

Collection du grand-père de l'actuel propriétaire depuis au moins les années 1920 ;

Collection particulière, Marseille

Bibliographie :

Henri Mireur, Dictionnaire des ventes d’art, tome IV, Paris, 1911, p. 333

Lucilla Conigliello, Ligozzi, Paris, 2005, mentionné p. 68, sous le n° 4

Alessandro Cecchi, Lucilla Conigliello, Marzia Faietti, Jacopo Ligozzi “pittore universalissimo”, Florence, 2014, p. 170, sous le n° 62

Commentaire :

Œuvres en rapport :

Dante dans la forêt sombre (Enfer I) ; Dante et les trois fauves (Enfer I) ; Dante sur le rivage de l’Achéron (Enfer I), Christ Church, Oxford, Inv. 233-234-235, voir Byam Shaw, Drawings by Old Masters at Chris Church Oxford, Oxford, 1976)

L’apparition de Béatrice à Virgile (Enfer II), Vienne, Albertina, inv. 1660

Dante et Virgile au seuil de l’Enfer (Enfer III), connu par une gravure de Aegidius Sadeler

Deuxième songe de Dante (La Divine Comédie, Purgatoire XIX), musée du Louvre, Cabinet d’Arts Graphiques, inv. 5038, voir Lucilla Conigliello, Ligozzi, Paris, 2005, n° 4, repr.


Ce dessin, redécouvert après plus de 150 ans, fait partie d’un ensemble de créations dantesques exécutées par Jacopo Ligozzi entre 1587 et 1588. Nous connaissions cinq autres compositions dessinées, de mêmes dimensions, en lien avec la Divine Comédie. Quatre se rapportent à l’Enfer : trois sont conservées à Oxford, Christ Church (inv. 233, 234, 235) et une autre à l’Albertina de Vienne (inv. 1660). Une autre conservée au musée du Louvre illustre Le Purgatoire (inv. 5038). Par ailleurs, il est possible de rapprocher du corpus de Ligozzi quatre autres tableaux de la même époque représentant d’autres scènes de L’Enfer 1, aujourd’hui conservés à Locko Park (Grande-Bretagne).

Dante naît à Florence en 1265 et meurt à Ravenne en 1321. Exilé de sa ville natale en raison de son opposition au pape Boniface VIII qui soutient les Guelfes noirs, Dante se lance dans la rédaction de la Comédie entre 1304 et 1321. L’ouvrage comprend trois parties : l’Enfer, rédigé entre 1304 et 1307, le Purgatoire entre 1308 et 1314, le Paradis entre 1316 et 1321. C’est Boccace qui le premier la nomme Divina Commedia entre 1357 et 1362. Les poèmes de Dante connaissent un important succès à Florence en cette fin de siècle maniériste. D’autres artistes, tels Federico Zuccaro, Jan van der Straet et Ludovico Cigoli, se lancent sur les traces de Botticelli, qui avait illustré la Divine Comédie de Dante vers 1485-1495, et tentent de lui succéder avec plus ou moins de succès. La manière précieuse de Ligozzi donne l’interprétation la plus élaborée. Les dessins, de petites dimensions, sont conçus comme de précieuses miniatures en camaïeu enrichies de gouache dorée. 

Originaire de Vérone, Ligozzi vient chercher à Florence en 1577 la protection du grand-duc Francesco I de Medici. Artiste protéiforme, il illustre d’après nature de somptueuses aquarelles naturalistes de plantes et d’animaux, ainsi qu’une fameuse série de costumes de l’Empire Ottoman. Il devient membre de l’Accademia del disegno en 1582 et travaille à la décoration de la Tribune des Offices. Proche des Médicis, il est le maître de dessin de Marie de Médicis et conçoit le décor éphémère pour les obsèques de Francesco I dans l’église San Lorenzo. Rien n’arrête son imagination fertile et savante : il peint des enluminures à l’or, exécute des peintures sur ardoise, décore a fresco le cloître de l’église des Ognisanti, projette des broderies…

Ligozzi est connu pour une production que nous pourrions qualifier de « bizarreries », et ses Memento Mori sont parmi les plus saisissants de son époque. La série dantesque le montre à son sommet, entre poésie macabre et science du rehaut acéré comme un poignard effilé.

L’épisode représenté illustre le Chant V de L’Enfer, lorsque Dante et Virgile arrivent au Deuxième cercle et se trouvent face à Minos, qui juge les âmes selon leurs fautes et les répartit. Le second cercle est réservé aux péchés de luxure. Les âmes errent dans l’obscurité la plus complète, tandis qu’un infernal vent mugit continuellement et malmène les pécheurs sans repos, en apesanteur éternelle. A ce tourment sont condamnés les pécheurs de chair, qui soumettent la raison à la passion. Devant Dante, défilent Sémiramis, Cléopâtre la luxurieuse, Hélène, Pâris, Tristan, Didon… 

Puis viennent Francesca de Rimini et Paolo Malatesta. Francesca de Polenta nait à Ravenne et épouse Gianciotto Malatesta, seigneur de Rimini, vers 1275. Elle est ravissante, il est boiteux, louche et difforme. Ils ont une fille. Francesca s’éprend de son beau-frère Paolo, lui-même marié avec enfant, aussi beau que son mari est laid. Le mari outragé les surprend ensemble et les transperce d’un coup d’épée, les unissant dans la mort. Le meurtre a lieu entre 1283 et 1286. Francesca était la tante de Guido Novello de Polenta, chez qui Dante, à Ravenne, passa les dernières années de sa vie. Dante reconnaît la malheureuse Francesca emportée dans la tourmente avec son amant :


« Puis je me retournai vers eux et je leur dis,

Pour commencer : « Francesca, tes souffrances

Jusques aux pleurs me font triste et pieux.


Mais dis encore : au temps des doux soupirs

A quoi, comment Amour vous permit-il

De vous douter de vos désirs obscurs ? »


« Nulle douleur n’est pire, me dit-elle,

Que de garder du temps heureux mémoire

Dans le malheur : ton docteur le sait bien.


Mais de savoir la racine première

De notre amour, si tu en as envie,

Je serai celle-là qui pleure, mais qui dit.


Certain jour, par plaisir, nous lisions dans le livre

De Lancelot comment amour le prit :

Nous étions seuls, sans nous douter de rien.


A plusieurs fois cette lecture fit

Que relevant les yeux, ensemble nous pâlîmes.

Mais un passage seul a triomphé de nous :


Lorsque nous eûmes lu, du désiré sourire,

Qu’il fut baisé par un si bel amant,

Lui qui jamais de moi ne sera retranché,


Il me baisa, tout en tremblant, la bouche.

Le livre, et son auteur, fut notre Galehaut :

Pas plus avant, ce jour-là, nous n’y lûmes. »


Tandis que nous parlait l’une de ces deux âmes,

L’autre pleurait, si bien que de pitié

Je me pâmai, comme si je mourais ;


Et je tombai comme tombe un cadavre. »


(Source : Dante, La Divine Comédie, Traduction Henri Longnon, Paris, éd. Classiques Garnier, 1999)


Ce récit bouleverse Dante car il lui rappelle son amour impossible pour Béatrice. Comme nous l'explique Daniel Thierry (La Divine Comédie L’univers de Dante, Paris, 2025, ed. Gourcuff Gradenigo, p.354), l’histoire de Paolo et Francesca devient, à l’instar de Roméo et Juliette, emblématique de l’amour tragique, mêlant alliance dynastique et passion interdite. De Ingres à Dante Gabriel Rossetti, en passant par Ary Scheffer, ce thème donnera aux peintres romantiques l'une de ses plus belles inspirations.


1. Ils sont attribués à Jacopo Ligozzi par Michael Brunner (Die Illustrierung von Dantes Divina Commedia, Munich-Berlin, 1999, p. 89-92, 134-148 et 296-304).


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